Fièvres…

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Plus que quelques heures… Je suis encore incapable de bien gérer cette frustration de ne pas être à l’heure fatidique, voire une petite demi-heure avant l’horaire auquel le fameux calendrier de la poste nous autorise, enfin, à peigner la rivière en long, en large et en travers, avec autant de réflexion qu’une poule devant un couteau.

Je n’ai pas encore le permis de conduire et suis donc dépendant de mon vieux collègue de pêche qui doit être en train de bouillir de son côté. Nous nous sommes quittés il y a seulement quelques instants, convaincus qu’il fallait quand même tenter de dormir un peu... Mais si nous avions pu, nous serions déjà au bord de l’eau… Dans quelques heures nous nous retrouverons, aussi réveillés que possible après une nuit passée à rêver, les yeux grands ouverts, de truites monstrueuses et de combats dantesques.

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Je n’ai jamais été un grand collectionneur de matériel. Je pêchais essentiellement au lancer à cette époque-là et ne possédais qu’une ou deux cannes équipées d’un moulinet à tambour fixe et d’une boite de leurres, des cuillères essentiellement, dont la jaune à points rouges constituait l’arme ultime. J’avais également depuis quelques temps déjà une canne à mouche, une 8 pieds 6 soie de 4, mais je ne connaissais que la pêche en sèche, que je maitrisais très mal soit dit en passant, et la pêche au lancer était pour moi la solution de facilité. L’essentiel était ailleurs. Pourtant tout ce petit matériel était prêt depuis plusieurs semaines, vérifié et revérifié plusieurs fois en cette veille d’ouverture de la pêche à la truite.

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Aujourd’hui de l’eau a coulé sous les ponts si j’ose dire et, du haut des quelques décennies qui constituent mon expérience, j’arrive à ne plus souffrir de cette impatience quasi maladive qui frappe la plupart de mes congénères pêcheurs de truites…

Je peux comprendre cet engouement fiévreux de mes semblables pour cette journée particulière, même si bien souvent, en Auvergne en tout cas, elle est l’une des pires de la saison d’un point de vue strictement comptable et pas la plus agréable au niveau température. Mais bon, moi aussi j’irais vraisemblablement promener mes nymphes dans cette eau de fonte, aussi laiteuse que glacée, en espérant secrètement qu’une petite éclosion d’olives me permettra de pêcher un peu en sèche, voire qu’une insouciante daignera se saisir de mon imitation et lancer les hostilités d’une saison mémorable (c’est mon côté ado qui parle), ou encore, pourquoi pas, juste savourer un café pris au bord de l’eau avec un ami.

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Par contre, j’ai parfois du mal à me dire que je fusse guide de pêche pendant plusieurs saisons quand il s’agit du matériel. A l’heure où les réseaux sociaux permettent d’avoir accès à la boite de l’un, à la dernière canne de l’autre, celle qui va devenir la 250ème d’un fagot déjà bien garni et destinée à remplir cette fonction bien particulière qui ne pouvait être assurée par la 249ème, sans parler des leurres, aussi nombreux que variés et qui constituent un univers qui me semble aujourd’hui inaccessible ou encore de toutes les autres techniques destinées à attraper des poissons et pour lesquelles je n’ai jamais porté beaucoup d’intérêt, à tort sûrement, je fais figure de novice en terme d’équipement.

Toutefois, et pour en revenir à notre sujet, je sais maintenant qu’il n’est pas très utile d’être au bord de l’eau dès potron-minet un jour de mars et qu’il ne sert absolument à rien de passer une nuit blanche avant d’aller à la pêche. Je préfère également attendre d’être au bord de la rivière pour refaire mon bas-de-ligne et choisir mon imitation qui sera, à priori, à peu de chose près la même que celle qui était nouée à ma ligne le jour de la fermeture. Pourquoi se dépêcher quand nous sommes convaincus que personne d’autre ne viendra fouler les berges du secteur sur lequel nous avons jeté notre dévolu et, quand bien même un autre pêcheur viendrait à croiser notre chemin, il y a de fortes chances que ce soit une tête connue et que cette rencontre se transforme en un moment convivial ?

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Bien entendu je possède aujourd’hui quelques cannes à mouches, à peu de chose près toutes de la même marque, comme l’ensemble de mon matériel soit dit en passant, fidèle à ce partenaire choisi dans un premier temps car le seul capable de m’envoyer un nombre de cannes suffisant en deux jours, alors que j’étais un parfait inconnu, pour initier mon premier groupe important en tant que moniteur et conservé pour son sérieux, entre autres, toutes ces années. Pourquoi aller voir ailleurs quand une marque française répond à toutes ces exigences ?

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Bref, tout cela pour dire que si certaines choses évoluent sous le poids des années, et heureusement, d’autres, comme la nécessité d’avoir des truites dans les rivières pour avoir la moindre chance de passer une bonne journée de pêche semblent immuables…

Plus que quelques jours, quelques heures… Les boites que j’ai entrepris de remplir restent désespérément trop peu garnies pour venir remplacer celles que je transporte d’un bout à l’autre de la saison et dont l’immense majorité des mouches qui les composent ne verront jamais l’eau, mais qu’importe…

Si d’impatience je suis contaminé, si de frustration je souffre aujourd’hui, ce n’est plus d’attendre le gong retentissant du bouchon qui saute sur les berges de la Sioule ou d’ailleurs, synonyme d’une ouverture qui sera j’en suis sûr, sanglante à souhait des quelques truites élevées dans ce seul et unique but et jetées dans les trous les plus accessibles, pour y être sacrifiées au nom de la sacro-sainte rentabilité de la carte de pêche.

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S’il est un moment que je redoute maintenant, même si je peux être satisfait de l’affronter avec une canne neuve ou une boite bien remplie par toutes mes tentatives d’imiter les derniers modèles présentés par les nombreux monteurs de classe mondiale, que je remercie au passage pour leurs partages, c’est bien l’ouverture de la pêche.

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Jour béni des Dieux diront certains, si tant est qu’une puissance divine ait pu décider un jour que nous pourrions bouffer de la bonne truite sauvage à partir du mois de mars, l’ouverture est également synonyme de pêche et de pêcheurs et avec eux de l’accentuation des maux dont souffrent nos rivières aujourd’hui. Comment ne pas penser à toutes les agressions que les poissons subissent avant d’aller les tenter avec nos imitations.

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Si je souffre aujourd’hui, à l’approche de cet instant magique, c’est de ne plus être sûr que mes enfants puissent avoir la possibilité de se construire la même expérience que moi, c’est de me dire que si nous ne sommes pas capables d’empêcher une microcentrale ici, un rejet polluant là-bas, il n’y aura bientôt plus d’ouverture, ni de truites pour user mes cannes…

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L'ancien bief à Chanteuges où cohabitaient truites, vairons et autres lamproies de Planer notamment n'existe plus...


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Le temps d’un bivouac

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Je sais qu’il va faire chaud. Et pour cause, je me réveille au milieu du désert…

Pourtant de la buée s’échappe de ma bouche et je sens l’air frais qui me caresse le visage alors que je contemple ce ciel inconnu. Toutes ces étoiles encore visibles dans ce décor vierge de tout nuage ne laisse rien présager de bon pour mes oreilles dont la peau n’a pas résisté au soleil des jours précédents.

Mais peu importe, tout ceci est bien loin de mes pensées matinales. La brise, presque froide, qui m’incite à ne pas sortir les mains de mon duvet transporte avec elle les odeurs de la rivière. Je viens de bivouaquer dans la steppe aride patagonne, je me réveille au bord du Limay. Tout le monde dort encore, je suis seul au monde et, au bord de la rivière, je renais.  

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Comment imaginer faire une grasse matinée dans ces conditions ? Je ne sais pas quelle heure il est mais nos embarcations ne s’arracheront pas de la rive, manœuvrées par les bras de nos guides encore engourdis des efforts de la veille, avant au moins trois bonnes heures. Que faire ? Profiter de ces instants privilégiés encore quelques instants, tout faire pour les graver au plus profond de ma mémoire et apprécier la douce chaleur de ma couche ou assouvir cette folie qui me ronge, aller à la pêche à la mouche…

Je suis en train de rêver d’un café chaud. Un bon café m’aiderait à prendre une décision et je me remémore une nouvelle de John Giérach, à propos de café à la chaussette susceptible de devenir le meilleur nectar du monde, pour peu qu’il soit partagé avec des amis, quand un bruit suspect m’alerte. Quelqu’un d’autre à ouvert les yeux. La protection de la tente a donné quelques minutes de répit au sommeil de l’un de mes collègues mais guère plus.

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Je sais que cette fine épaisseur de tissu ne constitue pas une barrière suffisante pour occulter complètement le bruit de l’eau et si l’odeur qui peut régner à l’intérieur de l’abri reste sûrement assez éloignée des senteurs qui accompagnent le cours d’eau, la fièvre qui l’habite est au moins aussi forte que la mienne. A l’image du café de Giérach, quoi de mieux que d’aller à la pêche avec un ami ? Franck est réveillé, je sais que c’est lui, et il n’est pas question qu’il soit le premier dans ses waders… je me lève donc...

L’avantage que je possède par rapport à lui, outre le fait d’être à proximité immédiate de mon matériel, est d’avoir dormi dehors et donc tout habillé, du moins avec mes caleçons polaires normalement destinés aux pêches hivernales, et d’être ainsi prêt à enfiler ma combinaison de pêche.

Je sais que plus tard, au plus chaud de la journée je me passerai de bottes pour pénétrer dans les courants froids de la rivière mais, à l’aube, la température de l’eau, qui descend directement de la cordillère incite à la prudence.

Aussi, je suis déjà en train de me battre avec les jambes de mon waders quand mon grand gaillard de compagnon de pêche émerge de la tente.

Ses yeux sont encore gonflés par le sommeil, à priori au moins autant que les miens, mais je les vois s’éclairer au moment où son regard croise le mien. Un petit sourire vient de naitre au coin de ses lèvres… il est encore tôt, le jour n’est pas encore levé, toute la troupe est encore endormie et nous sommes là, tous les deux, à l’origine de ce qui va être une putain de belle journée…

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Nous ne parlons pas. Au contraire, nous essayons de faire le moins de bruit possible afin de ne pas réveiller les autres. Les guides ont besoin de repos. Manœuvrer les pontoon boats n’est pas une mince affaire et les autres membres du groupe n’ont pas forcément des symptômes aussi aigus que les nôtres. La journée va être longue et les organismes sont soumis à rude épreuve dans la chaleur accablante du désert argentin. Et puis, relativement proche l’un de l’autre pour avoir, malgré une amitié récente, déjà partagé quelques bons moments, peut-être un peu d’égoïsme.

Nous sommes loin de chez nous, au milieu de nulle part, au bord d’une rivière dont les photos de truites monstrueuses ornent les murs du moindre petit estanco, la rivière qui peut nous apporter ce que l’on recherche tous, consciemment ou pas, quand on est pêcheur, le poisson d’une vie. Et partir le temps de quelques minutes avec un ami pêcher dans de telles conditions n’a pas de prix… c’est notre café à la chaussette…

Il n’y aura pas eu de miracle ce jour-là. Je ne suis même plus capable aujourd’hui de vous dire si j’ai pris un poisson ou pas. En fait, quelques années maintenant après ce fameux coup du matin, je me demande même si je ne mélange pas les jours et les rivières. Je me souviens toutefois que si des poissons furent pris lors de ces escapades ils n’ont jamais été suffisamment monstrueux pour mériter une place dans l’un des nombreux murs de photos des restos de la 237, du côté de la Piedra del Aguila.

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Aujourd’hui encore, il est certaines lumières du jour naissant, certaines odeurs que les rivières auvergnates transportent quelquefois, qui me ramènent quelques années en arrière, au bord du Caleufu, du Limay ou encore de la Meliquina et qui me rappellent qu’une journée à la pêche ne sera jamais aussi belle que si elle est partagée avec un(e) ami(e)…

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En cette période de vache maigre pour les pêcheurs de truite, j’espère que ce petit récit de l’une de mes pérégrinations halieutiques vous aura permis de vous rappeler une sortie, un ami, un moment qui vous permettra d’attendre ces quelques longues journées qui nous séparent encore de l’ouverture.

 

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J’espère également que vous garderez toujours en tête que si la pêche demeure une si belle activité, où les notions d’amitié et de partage prennent tout leur sens, elle n’est possible que si les milieux aquatiques restent en bonne santé.

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La jungle auvergnate…

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Sentinelle immobile, gardienne du sanctuaire ou mise en garde pour l’imprudent, l’aiguille émerge de la canopée et nous rappelle qu’en ces lieux nous ne sommes que des hommes…

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Riche d’une expérience durement gagnée à la sueur de mon front et d’ailleurs (cf « Le pont de la Mort »), et après avoir failli perdre mon ami Jules sous un morceau de montagne, j’ai pris la décision de ne pas partir seul à la découverte de ce fond de vallée.

Petite jungle cantalienne, forêt primaire, vivante et hostile, doux euphémismes pour qualifier ces gorges où l’absence de sentier témoigne de l’inaccessibilité des lieux. Il me fallait trouver un partenaire souffrant de la même maladie que moi ou suffisamment inconscient pour accepter le périple.

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C’est pourquoi lorsque mon ami Rik m’a appelé pour me signifier son envie de profiter de son pèlerinage annuel sur les Monts d’Auvergne pour passer une journée à la pêche avec moi, j’ai tout de suite répondu positivement et jeté mon dévolu sur cette rivière.

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Motivés tous les deux pour profiter pleinement de ces trop rares instants passés ensemble au bord de l’eau, ajouté au fait que début juin est l’une des périodes fastes de la saison avec les journées les plus longues, nous nous sommes logiquement retrouvés dès potron-minet. Traduisez 8h autour du traditionnel café chaud. C’était mort pour le coup du matin…

Le temps de faire la route et de s’arrêter acheter du pain, il était bien 9h passée quand nous avons eu notre premier contact avec la rivière sur un pont en aval du parcours. L’épisode pluvieux des jours précédents avait fait son œuvre, la rivière était puissante et légèrement teintée.

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A la vue des niveaux, j’expliquais à mon collègue d’un jour les différentes possibilités que nous avions, en dehors de prendre le risque de  s’aventurer dans cette vallée encaissée qui, d’après les cartes, n’offrait pas beaucoup d’issues et lui laissais le choix de la décision finale. Aussi, au risque de trouver des conditions un peu difficiles, Rik me prouvait que comme pour moi, l’idée d’évoluer dans un milieu peu fréquenté, synonyme en théorie d’une bonne densité de poisson, dont plusieurs espèces de salmonidés intéressantes pour les pêcheurs à la mouche, était suffisante pour ne pas avoir à réfléchir à un plan B. Nous avons donc pris la route des gorges…

Rik était avec moi quand 40 tonnes de cailloux ont failli régler définitivement l’avenir de Jules, peut être était-ce un signe…

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Bref, quelques kilomètres plus tard ma voiture était positionnée à la sortie des gorges et nous rejoignions notre départ grâce à la sienne. Il ne nous restait plus que quelques centaines de mètres à parcourir à pieds et nous allions enfin pouvoir en découdre avec les poissons. Nous avons emprunté le chemin qui devait nous permettre de contourner la colline et de pénétrer dans la vallée proprement dire et puis le sentier s’est arrêté, nous abandonnant dans la pente, quelques dizaines de mètres au dessus du cours d’eau.

Laissant de côté le peu d’intelligence qui nous caractérise, nous avons poursuivi et finalement réussi à atteindre le bord de l’eau. Il faut souvent réaliser des approches aléatoires avant de s’apercevoir qu’il existe des accès plus aisés…

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Dommage que cette rivière est barrée un peu plus haut, artificialisant son régime et polluant tout autant l’eau que notre imagination, car nous avons pu, Rik et moi, et l’espace de quelques instant, revenir quelques dizaines d’années, voire plusieurs siècles en arrière et pêcher une rivière vierge de toutes les agressions humaines tellement la nature environnante semblait sauvage et épargnée.

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Rien que pour ça nous étions convaincus d’avoir fait le bon choix, tellement habitués à parcourir de vraies autoroutes le long des cours d’eau. Mais si pratiquer cette activité dans de telles conditions a quelque chose d’enivrant, il y a plusieurs contreparties. La première consiste en une progression ralentie par l’absence de chemin et par les quelques escalades improvisées et la deuxième, et non des moindre, est la légère tension causées par les très (trop) nombreux objets de toutes sortes descendus brutalement, sous l’influence notamment d’une gravité fortement accentuée par une pente proche de la verticale. Troncs d’arbres de toutes tailles, blocs rocheux voire pans entiers de montagne, cet endroit est vivant, magnifique et sûrement… dangereux…

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Côté pêche, cette journée ne restera pas dans les annales. Pour Rik, qui vivait sa deuxième véritable session de pêche en nymphe en torrent de montagne, ce fût un peu compliqué mais les conditions n’étaient pas vraiment en sa faveur et il ne fait aucun doute qu’en situation normale il tirera son épingle du jeu. Ses dérives sont tout à fait correctes et avec des poissons un peu plus joueurs il fera des scores tout à fait honorables.

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De mon côté, j’ai été un peu plus chanceux mais il fallait vraiment « porter » les nymphes jusqu’à la gueule des poissons. Il y avait pourtant de nombreux insectes, des « grandes drailles » aux mouches de mai, en passant par les inévitables sedges et « ecdyos » de saison, les poissons avaient le choix, mais les fortes pluies des jours précédents avaient vraisemblablement calé tout le monde et seule quelques truites ont succombé à mes imitations.

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Mais était ce le plus important ? Je ne crois pas… nous avons passé un bon moment, dans un lieu superbe et impressionnant qui, sans être très éloigné de chez moi, n’avait jamais été le théâtre de mes occupations futiles et qui me reverra sans doute… mais si possible accompagné…

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Petit clin d’œil à JMC avec la 10’6 « Compétition » qui s’avère excellente pour ce genre d’exercice et leur bâton de wading qui confère une certaine sécurité pour progresser sur ce type de parcours…

 


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Le Pont de la Mort

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Finalement ce n’était pas la mort.

Je tente de me convaincre que mon choix était le bon. J’imagine la trotte pour rejoindre ce caillou sur lequel j’essaie de m’en rouler une, si je n’avais pas tenté le coup. Mais qui a bien pu dire que la ligne droite est le chemin le plus court ? Sûrement pas un pêcheur…

Est-ce le soleil de septembre, encore haut dans le ciel, qui maintient mon corps dans un état proche de l’ébullition ?

Les feuilles commencent à jaunir et la petite brise qui descend la vallée peine à les bercer, et ne me refroidit pas. Je donnerais volontiers ma cigarette pour un grand verre d’eau, pour ma bouche et tout ce qui s’y trouve, aussi sèche et râpeuse que le reste de mon corps est moite. J’ai l’impression d’avoir trempé dans un grand baril de sueur, avec les habits en plus. Et le néoprène, quand ça chauffe, vous passez votre temps à vous demander où peut bien être planquée la charogne qui pue comme ça.

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Je regarde le versant d’en face. J’ai l’impression que je pourrais le toucher alors que je surplombe la rivière d’une bonne trentaine de mètres. « Putain »… je n’avais pas l’impression que la pente était si forte quand j’ai pris la décision de monter, plutôt que d’aller récupérer la sortie quelques minutes de marche en aval.

Depuis longtemps je voulais venir ici. Ce parcours est en bas de chez moi et je ne le connais pas. Je suis dans le coin depuis deux ou trois ans déjà et je n’y ai encore jamais trainé mes guêtres. Des gorges, mondialement connues dans tout le canton, qui n’ont pas encore vu les montages grossiers que je suis capable de réaliser et encore plus fou d’oser les présenter aux poissons…

Imaginez : une rivière, petite, mais suffisamment puissante pour avoir fendu la roche sur plusieurs dizaines de mètres de profondeur, qui dégringole des monts du Cantal. L’assurance d’une eau fraiche et bien oxygénée et de fortes chances que les pêcheurs qui tentent l’aventure de ces gorges soient rares. Autrement dit : quelques critères en faveur des poissons. Bref un parcours intéressant à plus d’un titre. C’était bien une bonne idée.

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Pourtant la difficulté que j’ai à calmer les mouvements incontrôlés de mes mains, répandant au passage un peu plus de tabac sur le sol que ce dont j’ai besoin pour remplir ma feuille, est là pour me rappeler que non. C’était vraisemblablement une connerie. Je me souviens même m’être dit, quelques minutes auparavant, « putain!!! T’es vraiment un abruti »…

Arriver à me rouler ma clope, ça aussi ça me ferait du bien…

Aussi sûr qu’il faut être vigilant de ne pas pisser vent de face, tout pêcheur un peu sensé à en tête qu’il est beaucoup plus sage d’être deux pour découvrir un tel secteur. Mais connaissez vous un homme capable de garder la tête froide quant il s’agit d’aller à la pêche? Qui plus est l’un des derniers jours de la saison…

Je ne suis pas arrivé très tôt. Neuf heures peut-être. Il faisait encore frais et la rosée du matin participait encore à l’ambiance générale. Les sens s’ouvrent aux sollicitations multiples et il vous est impossible, à ce moment là, d’entreprendre autre chose que d’aller jeter un œil par-dessus le parapet du pont. « Le pont de la mort » … j’aurais dû me douter de quelque chose… si les lieux-dits ont un nom, c’est le plus souvent parce qu’ils l’ont mérité…

Je sais que les truites sont très actives à cette période de l’année… l’hiver vient… et la nourriture disponible sur ce type de ruisseau, qui descend directement des montagnes, sans prendre le temps de se réchauffer au soleil de la planèze, reste peu abondante. Les truites sont vives et puissantes malgré une taille modeste. Elles ont besoin de ces qualités pour survivre…

Mais si les poissons sont vigoureux, ils n’ont pas d’autre choix que d’être opportunistes. Dans ces conditions, même un bousier fait pitance et il devrait être assez facile de pouvoir déjouer leur vigilance. Mon choix est donc rapide. Je pêcherai avec une petite canne et en sèche… ce que je préfère. Je révise rapidement le bas de ligne de ma 7 pieds et accroche un petit sedge en lièvre et flanc de canne, une valeur sure pour débuter ici. Je ne prends même pas le temps de me désaltérer directement à la bouteille que j’ai pris soin d’emmener avec moi et la laisse au fond du coffre de ma voiture. Je sais pourtant pertinemment que je n’en boirai pas à mon retour, quand l’eau qu’elle contient sera devenue un vieux thé fadasse, chauffé par le soleil à travers la vitre. Je suis déjà en train de descendre quand je me fais cette réflexion, j’ai hâte d’être au bord de l’eau.

Sumène avec Ludo 14 mai 2013 (19)

Dans mes prévisions les plus folles, j’avais prévu de pêcher les gorges et de ressortir quelques kilomètres plus haut, à portée de voix de la fenêtre de ma chambre. Je n’ai donc pas trop trainé.

Quand c’est possible, je prépare ma ligne sur la berge de la rivière. Ce court instant pendant lequel va se décider la technique que je vais mettre en œuvre et la mouche que je vais nouer en premier. Mais pas aujourd’hui. Compte tenu de la configuration de la rivière, succession ininterrompue de caches, trous, courants et autres racines, je me suis dis que l’observation allait se faire en court de route. J’aurais peut-être du lever un peu les yeux mais bon… j’ai pénétré dans les gorges.

Très vite la vallée s’est refermée autour de moi. A la faveur d’une confluence, peu après mon départ, telle la dernière station avant le désert, j’ai hésité à remonter ce petit tributaire que je connais déjà et qui serpentent au milieu des prés un peu plus haut. Mais l’assurance de ne pas arriver trop tard à la voiture n’a pas été suffisante pour me faire changer d’avis. J’ai continué à droite, et j’ai senti le courant d’air.

La nature a changé, est devenue un peu plus hostile, oppressante et austère. Les oiseaux sont plus discrets… Les arbres qui les accueillent sont maintenant bien trop hauts et de toute façon, la rivière est beaucoup trop bruyante. Je ne remarque même pas que le petit sentier de pêcheur, sur la berge, a disparu. La roche me surplombe et semble lutter de toutes ses forces pour ne pas se laisser éventrer par ce petit ruisseau arrogant, décidément résolu à rejoindre l’océan au plus vite. Le granit ne me laisse plus d’autre choix que de marcher dans le lit de la rivière pour progresser.

Même la végétation semble hésiter à s’épanouir… il fait très frais, presque froid, et les rayons du soleil ne touchent pas le fond de la gorge bien souvent. Seule la mousse, quelques plantes et autres arbustes tourmentés se disputent la lumière. Les quelques arbres que je rencontre semblent avoir été jetés là pour qu’on les oublie, et forment un désordre de branches et de troncs, donnant à cette vallée des airs de forêt tropicale. Je ne suis plus aussi sûr de moi mais la conviction que le virage suivant me masque le poste prometteur, celui que je suis venu chercher, où la truite d’une vie attend, se gavant, naïve, des quelques improbables insectes qui osent s’aventurer en ces lieux austères, ne me laisse pas vraiment le temps de me poser trop de questions, et je continue.

Finalement, il n’y aura pas de grosse truite. Je suis obligé de prendre ma canne entre mes dents pour gravir la cascade qui me bloque l’accès au reste de la rivière et je dois reprendre mon souffle.

Sumène avec Ludo 14 mai 2013 (21)

Pour ça j’ai un secret… je me pose tranquillement sur une pierre, les pieds dans l’eau et le cul au sec, et me roule une cloppe. Je regrette déjà de ne pas avoir pris la bouteille d’eau et tente de me convaincre que le tabac ne fera pas empirer ma soif, mais je crois que vous avez déjà un petit aperçu de la volonté qui me caractérise. Je craque une allumette, savoure la première bouffée et prends le temps d’observer autour de moi… Je suis bloqué. Je ne pourrai pas franchir la chute d’eau suivante. Le saut fait plus de cinq ou six mètres et les deux murs qui encadrent le torrent ne me laisse que peu d’espoir.

Pas de panique. Je me suis déjà retrouvé dans cette situation et il ne m’est presque jamais rien arrivé de fâcheux. Je suis monté jusqu’ici sans encombre, je peux toujours redescendre. Non, c’est plus un sentiment de frustration qui m’envahit, même si je prends peu à peu réellement conscience que les arbres sont soit couchés le long de la berge ou en travers du cours d’eau, soit dans des positions beaucoup plus extravagantes, parce qu’ils ont basculés dans le vide, sans se poser de questions, sans se soucier de leurs atterrissages. Aucun d’entre eux ne semble avoir encore ses racines plantées dans la terre. Mais s’il est une chose qui m’a définitivement refroidi, c’est leur nombre.

Maintenant que je m’intéresse un peu à mon environnement dans son ensemble, mes quelques compétences en chutes d’objets m’indiquent que rien n’est figé ici. Le lieu n’est pas sûr. Cet arbre n’est pas là depuis longtemps et l’éboulis, visible juste en dessous, est bien actif. Les angles sont vifs et surtout les pierres n’ont pas de mousse.

Dans une situation pareille, toujours bien peser le pour et le contre. Que dois-je faire ? Prendre le temps d’être bien sur que la cigarette que je venais de fumer avait peut-être un lien avec le fait que je ne pratique pas l’escalade à haut niveau, ce qui aurait pu me permettre de franchir l’imprévu, peut-être, avec le risque de prendre un morceau de Massif-Central sur la tronche, ou battre en retraite ? … Je me mets à suivre le courant.

Je ne perds toutefois pas complètement espoir. Ça ne fait pas si longtemps que ma partie de pêche a commencé et j’ai encore du temps devant moi. Largement de quoi contourner l’obstacle.

Je franchis la dernière cascade en sens inverse, avec moult mouvements de bras et de jambes, comme seuls les pêcheurs à la limite de l’adhérence savent faire, tels des pantins désarticulés, et repère du coin de l’œil une petite sente qui semble bien mener vers une sortie potentielle. Encore un choix,Diable que la vie de pêcheur est compliquée ! Devais-je tout redescendre jusqu’au sentier et perdre une heure de pêche au bas mot ou tenter la grimpette et continuer mon bonhomme de chemin en direction de la source ? Pas question de baisser les bras deux fois de suite devant un tel défi. Surtout que celui-ci a l’air, de prime abord, beaucoup plus dans mes cordes…

A croire que peser le pour et le contre, c’est une fois pas plus par sortie de pêche… C’est surement pour ça qu’il faut être deux… Je vais tenter de monter.

A première vue, il y a une sorte de raidillon qui tire tout droit jusqu’à un gros rocher, à partir duquel il semble facile de franchir la crête et de basculer sur le plateau. De là, je sais que je serai vite dans les prés et je pourrai redescendre, je pense, un peu plus loin.

La pente est raide mais les premiers mètres se passent sans encombre. C’est à peine si mes chaussures glissent sur les feuilles sèches du sentier. Je regarde vers le haut… « Bon Dieu qu’le ciel est loin », si j’arrive au rocher c’est gagné, la sortie à l’air facile.

Sumène avec Ludo 14 mai 2013 (24)

Imperceptiblement la pente s’accentue. Je lance maintenant ma canne vers le haut, un peu au dessus de moi, pour avoir les mains libres et m’aider à tenir en place, à ne pas tout redescendre en glissade, dans le meilleur des cas. Je ne suis pas encore très haut mais il y a un petit saut d’un mètre cinquante et des cailloux pour m’accueillir … Et puis je pense aux arbres. Vous comprendrez ma réticence.

Très vite je suis contrains de réviser mon jugement. Ce que je prenais pour un passage est en fait un chenal d’écoulement des eaux de pluies. Je progresse de plus en plus difficilement. Je suis maintenant obligé de dégager les feuilles à la hâte afin de pouvoir assurer mes prises. Et je ne vais plus en ligne droite. Je vise la prochaine racine, le moindre petit arbuste, du moins quand la sueur qui me coule devant lez yeux me le permet, quoique ce soit qui m’offrent l’assurance d’avoir autre chose que de la terre et des feuilles mortes pour me caler un pied.

Je ne suis plus qu’à deux ou trois mètres du rocher… je suis incapable de dire depuis combien de temps je transpire dans ce guêpier… j’ose à peine regarder derrière moi, de peur de sentir mon pied lâcher prise afin de me donner une seconde chance de faire le bon choix. Je ne peux plus faire demi-tour, je dois sortir par le haut.

C’est ce moment qu’on choisit mes genoux pour commencer à trembler. Ces mouvements aussi saccadés qu’incontrôlables que seuls les premier de cordée, ou les débutants, connaissent, quand ils sont à la limite de leurs compétences, et que la prochaine prise semble inaccessible. « Putain JB, t’es vraiment un gros abruti »… ce fût peut être la seule réflexion intelligente lors de mon ascension. Je pense à mes gosses, ce qui me conforte dans l’idée que j’ai fait une belle connerie et m’aide, ou me pousse, à rester concentré.

Je progresse, non sans mal, et j’ai bien du perdre dix litres d’eaux, dont une bonne partie ruisselle dans mon dos et me remplie les bottes, quand je sens enfin la chaleur du caillou sous ma main. Je touche le rocher et pense avoir gagné la bataille maintenant que j’ai de vraies prises, solides entre les doigts. Je franchis l’arrête… je suis debout sur ce balcon improbable et n’entend plus que mon cœur qui bat une mesure digne d’un concert de Metallica. Je lève les yeux sur cette belle vallée, mesure le travail accompli, et prend conscience que, malheureusement, le plus dur reste à faire. Point de salut depuis ce repos improvisé… Genoux ! Vous pouvez continuer cette rythmique endiablée.

Heureusement, c’est à ce moment là que les facultés de mon cerveau entrainé, rompu à l’effort de haut niveau, pour ne pas dire que la panique m’empêche d’avoir des pensées cohérentes, me masquent l’évidence… il n’y a plus qu’une solution. Je suis à une vingtaine de mètres de la rivière et je ne peux plus descendre. Derrière moi le talus ne m’offre aucune issue… que me reste-t-il ? Un arbre. Un arbre, dont les racines semblent léviter tant la terre qui leur sert de substrat a déserté depuis bien longtemps. Un arbre qui m’offre une marche vers la liberté, un arbre qui est à deux mètres de moi.

Vous êtes vous retrouvé dans une situation pareille, je ne vous le souhaite pas. Je décide de ne pas attendre plus longtemps. La seule autre solution sensée serait d’attendre qu’on vienne me tirer de là mais le qualificatif « abruti » qui me caractérise parfois ne laisse plus aucune place au doute… je cale ma canne à des branches qui me permettront de la récupérer si j’arrive à franchir cette dernière épreuve… et saute. Pas le temps de me poser de question, pas le temps de me dire que je saute au dessus du vide en visant un arbre qui n’attend que moi, hésitant, pour aller rejoindre ses congénères au fond du trou, quand j’atterris avec souplesse, les pieds sur ses racines… non, ça c’est ce que j’aurais pu imaginer si j’avais pris deux minutes avant de m’élancer. Je saute donc, et nous retombons, ma sueur et moi, violemment contre le tronc. Une seconde… deux secondes… je resserre mes prises, si je dois tomber, nous chuterons tous les trois… rien ne se passe… les quelques feuilles qui s’accrochaient encore à ses branches finissent de choir. Il semblerait que ce ne soit pas pour cette fois.

Je me tourne, attrape ma canne, et peux enfin espérer classer cet évènement dans la rubrique « histoires anciennes de JB l’abruti ?». Enfin disons plutôt que mon instinct de survie fait bouger mes membres jusqu’à ce petit caillou qui émerge des feuilles et sur lequel je ne serai pas trop mal pour une petite introspection.

Je m’assois, j’essuie les quelques gouttes de transpiration qui me voilent la vue, puis mes doigts… pour pouvoir me rouler ma cigarette… je fume… je repasse le film des dernières minutes de cette ascension en me promettant de bien peser le pour et le contre la prochaine fois…

Il est temps de repartir. Mon cœur a retrouvé un rythme normal de fumeur moyen. J’ai un peu hésité avant de décider de continuer. Je me dis que j’ai eu de la chance, j’aurais pu tomber un nombre incalculable de fois. Je prends ma canne, me lève… et glisse, entravé sournoisement par une branche.

« Putain JB, t’es vraiment un abruti ». Nous sommes déjà en train de rentrer à ma voiture quand je me fais cette réflexion, ma sueur, ma canne cassée et moi.

Sumène avec Ludo 14 mai 2013 ban2

 

 


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