Fièvres…

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Plus que quelques heures… Je suis encore incapable de bien gérer cette frustration de ne pas être à l’heure fatidique, voire une petite demi-heure avant l’horaire auquel le fameux calendrier de la poste nous autorise, enfin, à peigner la rivière en long, en large et en travers, avec autant de réflexion qu’une poule devant un couteau.

Je n’ai pas encore le permis de conduire et suis donc dépendant de mon vieux collègue de pêche qui doit être en train de bouillir de son côté. Nous nous sommes quittés il y a seulement quelques instants, convaincus qu’il fallait quand même tenter de dormir un peu... Mais si nous avions pu, nous serions déjà au bord de l’eau… Dans quelques heures nous nous retrouverons, aussi réveillés que possible après une nuit passée à rêver, les yeux grands ouverts, de truites monstrueuses et de combats dantesques.

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Je n’ai jamais été un grand collectionneur de matériel. Je pêchais essentiellement au lancer à cette époque-là et ne possédais qu’une ou deux cannes équipées d’un moulinet à tambour fixe et d’une boite de leurres, des cuillères essentiellement, dont la jaune à points rouges constituait l’arme ultime. J’avais également depuis quelques temps déjà une canne à mouche, une 8 pieds 6 soie de 4, mais je ne connaissais que la pêche en sèche, que je maitrisais très mal soit dit en passant, et la pêche au lancer était pour moi la solution de facilité. L’essentiel était ailleurs. Pourtant tout ce petit matériel était prêt depuis plusieurs semaines, vérifié et revérifié plusieurs fois en cette veille d’ouverture de la pêche à la truite.

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Aujourd’hui de l’eau a coulé sous les ponts si j’ose dire et, du haut des quelques décennies qui constituent mon expérience, j’arrive à ne plus souffrir de cette impatience quasi maladive qui frappe la plupart de mes congénères pêcheurs de truites…

Je peux comprendre cet engouement fiévreux de mes semblables pour cette journée particulière, même si bien souvent, en Auvergne en tout cas, elle est l’une des pires de la saison d’un point de vue strictement comptable et pas la plus agréable au niveau température. Mais bon, moi aussi j’irais vraisemblablement promener mes nymphes dans cette eau de fonte, aussi laiteuse que glacée, en espérant secrètement qu’une petite éclosion d’olives me permettra de pêcher un peu en sèche, voire qu’une insouciante daignera se saisir de mon imitation et lancer les hostilités d’une saison mémorable (c’est mon côté ado qui parle), ou encore, pourquoi pas, juste savourer un café pris au bord de l’eau avec un ami.

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Par contre, j’ai parfois du mal à me dire que je fusse guide de pêche pendant plusieurs saisons quand il s’agit du matériel. A l’heure où les réseaux sociaux permettent d’avoir accès à la boite de l’un, à la dernière canne de l’autre, celle qui va devenir la 250ème d’un fagot déjà bien garni et destinée à remplir cette fonction bien particulière qui ne pouvait être assurée par la 249ème, sans parler des leurres, aussi nombreux que variés et qui constituent un univers qui me semble aujourd’hui inaccessible ou encore de toutes les autres techniques destinées à attraper des poissons et pour lesquelles je n’ai jamais porté beaucoup d’intérêt, à tort sûrement, je fais figure de novice en terme d’équipement.

Toutefois, et pour en revenir à notre sujet, je sais maintenant qu’il n’est pas très utile d’être au bord de l’eau dès potron-minet un jour de mars et qu’il ne sert absolument à rien de passer une nuit blanche avant d’aller à la pêche. Je préfère également attendre d’être au bord de la rivière pour refaire mon bas-de-ligne et choisir mon imitation qui sera, à priori, à peu de chose près la même que celle qui était nouée à ma ligne le jour de la fermeture. Pourquoi se dépêcher quand nous sommes convaincus que personne d’autre ne viendra fouler les berges du secteur sur lequel nous avons jeté notre dévolu et, quand bien même un autre pêcheur viendrait à croiser notre chemin, il y a de fortes chances que ce soit une tête connue et que cette rencontre se transforme en un moment convivial ?

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Bien entendu je possède aujourd’hui quelques cannes à mouches, à peu de chose près toutes de la même marque, comme l’ensemble de mon matériel soit dit en passant, fidèle à ce partenaire choisi dans un premier temps car le seul capable de m’envoyer un nombre de cannes suffisant en deux jours, alors que j’étais un parfait inconnu, pour initier mon premier groupe important en tant que moniteur et conservé pour son sérieux, entre autres, toutes ces années. Pourquoi aller voir ailleurs quand une marque française répond à toutes ces exigences ?

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Bref, tout cela pour dire que si certaines choses évoluent sous le poids des années, et heureusement, d’autres, comme la nécessité d’avoir des truites dans les rivières pour avoir la moindre chance de passer une bonne journée de pêche semblent immuables…

Plus que quelques jours, quelques heures… Les boites que j’ai entrepris de remplir restent désespérément trop peu garnies pour venir remplacer celles que je transporte d’un bout à l’autre de la saison et dont l’immense majorité des mouches qui les composent ne verront jamais l’eau, mais qu’importe…

Si d’impatience je suis contaminé, si de frustration je souffre aujourd’hui, ce n’est plus d’attendre le gong retentissant du bouchon qui saute sur les berges de la Sioule ou d’ailleurs, synonyme d’une ouverture qui sera j’en suis sûr, sanglante à souhait des quelques truites élevées dans ce seul et unique but et jetées dans les trous les plus accessibles, pour y être sacrifiées au nom de la sacro-sainte rentabilité de la carte de pêche.

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S’il est un moment que je redoute maintenant, même si je peux être satisfait de l’affronter avec une canne neuve ou une boite bien remplie par toutes mes tentatives d’imiter les derniers modèles présentés par les nombreux monteurs de classe mondiale, que je remercie au passage pour leurs partages, c’est bien l’ouverture de la pêche.

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Jour béni des Dieux diront certains, si tant est qu’une puissance divine ait pu décider un jour que nous pourrions bouffer de la bonne truite sauvage à partir du mois de mars, l’ouverture est également synonyme de pêche et de pêcheurs et avec eux de l’accentuation des maux dont souffrent nos rivières aujourd’hui. Comment ne pas penser à toutes les agressions que les poissons subissent avant d’aller les tenter avec nos imitations.

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Si je souffre aujourd’hui, à l’approche de cet instant magique, c’est de ne plus être sûr que mes enfants puissent avoir la possibilité de se construire la même expérience que moi, c’est de me dire que si nous ne sommes pas capables d’empêcher une microcentrale ici, un rejet polluant là-bas, il n’y aura bientôt plus d’ouverture, ni de truites pour user mes cannes…

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L'ancien bief à Chanteuges où cohabitaient truites, vairons et autres lamproies de Planer notamment n'existe plus...


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Comments

  • Philippe dit :

    Un beau récit et un constat amer sur l’avenir de nos rivières.

  • Falgayrac Yvon dit :

    Très beau playdoyer pour la nature.je souffre aussi du bien peu d’attention que nos autorités apportent à nos si belles rivières pourtant malmenéesi.
    Et j’attends aussi avec toujours la même impatience depuis des décennies le jour où je pourrais me retrouver encore et encore comme un gamin au bord de la rivière.

  • Stepien dit :

    Ce récit convient au delà d’autres frontières

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