La pêche contemplative

Tout d’abord il y a l’espoir… celui d’avoir les conditions idéales. Même si je reste persuadé que je ne les connais pas, même si je sais qu’il se passe sûrement quelque chose que je ne maitrise pas. Un détail, pervers, qui transforme sous mes yeux naïfs ma quête du graal en journée de pêcheur ordinaire.

Boaf me dis-je. Je serai toujours mieux là qu’au boulot ou que devant ma télé, si j’en avais une.

 

Haut-Allier juillet 2016 (9)

A ce moment là, j’enfouis cette certitude de ne pas détenir la clef sous les quelques indices qui m’incitent à penser que cette fois est la bonne.

Je vérifie en chemin que tous les éléments, identifiés par mes cinq sens comme susceptibles d’éviter de faire basculer cet instant privilégié de la sortie de l’année à la fin d’après-midi banale, sont bien réunis. Ça passe par l’odeur, la température, par la maison qui avait les volets ouverts la dernière fois que c’est arrivé, par les insectes etc.

 - Il ne peut y avoir qu’un pêcheur pour être heureux de voir des mouches -  

Bref, une masse d’informations toutes aussi pointues les unes que les autres, toutes aussi discrètes pour l’œil du novice qu’évidentes pour le spécialiste, ou pour le superstitieux. J’attendrai bien l’autoévaluation finale pour définir dans quelle catégorie je me situe.

Tout ça pour dire que pour l’instant l’espoir est intact, rien n’a pour le moment contrecarré mes plans. Ce nuage peut-être… il n’était pas aussi sombre la dernière fois, enfin je crois.

Jusque ici rien de bien grave. Ces quelques désagréments climatiques n’ont pas de réelles conséquences. Hormis peut être pour mon confort personnel… mais je ne suis pas là pour ça. Ça me facilite même la tâche quant à la technique que je vais mettre en œuvre. S’il ne se passe rien en haut, ça va se passer en bas. Encore un détail subtil qui ne remet pas en question ma motivation.

Quelque chose pourtant a retenu mon attention. Même si j’éprouve quelques difficultés à discerner le fond, les zones les moins profondes me confirment ce que j’avais déjà observé la dernière fois sur un autre secteur plus en amont, la rivière est propre. Je sais bien que la merde qui l’asphyxie lentement est toujours là, mais aujourd’hui la rivière est dans un bon jour.

La crue est sa chimio… une bouffée d’oxygène qui ne la sauvera plus mais qui prolonge simplement son agonie. J’essaye de faire comme elle et tente d’oublier tout ça.

Je ne sais pas si je prendrai l’une des grosses truites que je suis venu chercher mais je sais au moins que je suis sur le point de passer un bon moment. C’est du moins ce que je suis en train de me dire, les doigts trop mouillés par l’averse pour pouvoir rouler ma clope. Ce putain de nuage…

J’en profite pour refaire mon bas-de-ligne et lui nouer une valeur sûre au bout.

Cantal juillet 2016 (4)

Couze Pavin juillet 2016 (2)

Les temps sont durs pour nos cours d’eau. Je tente de profiter au maximum de l’instant présent, conscient de la chance que j’ai d’être là un jour de semaine, pendant que la majorité de mes congénères est au boulot. J’essaye de ne pas penser aux exemples multiples de la bêtise humaine, aussi nombreux que des asticots sur un cadavre de loutre. Je suis inquiet de voir l’impact sur nos milieux naturels que peut avoir une population capable d’assassiner pour une idée, le pouvoir, du fric ou un ballon.

Aujourd’hui je suis bien, je suis au bord de l’eau, et s’il y a un conseil que je peux donner en étant sûr de ne pas dire de connerie, c’est seulement en étant au bord de l’eau que l’on peut attraper un poisson.

Les galets, lavés des algues qui les dissimulaient encore quelques jours auparavant, m’assurent une progression facile.  Je m’évertue à faire passer ma nymphe au plus proche des postes supposés et je dois bien dire que si mes mains sont mouillées à ce moment là, c’est surtout grâce à la pluie. J’ai bien fait de prendre ma veste sinon ça commencerait peut être à me gonfler. Parfois même des galets propres ne suffisent pas à notre bonheur.

Et puis, devant un caillou un peu plus gros que les autres, dans une veine d’eau de quatre-vingts centimètres de large taillée dans la roche, plus puissante et plus profonde que le reste de la rivière qui fait cinq ou six mètres à cet endroit là, mon fil se tend. Toutes mes pensées s’évanouissent. Pourtant rien de plus que cette légère tension dans la canne… un contact furtif comme il peut y en avoir souvent à la pêche, une sensation d’habitude vite oubliée.

Haut-Allier juillet 2016 (2)

Mais je l’ai vue… la truite s’est retournée et a exposé son flanc suffisamment proche de la surface pour que je puisse avoir le temps de me dire que je n’étais pas loin d’atteindre mon but. Pouvoir poser mon regard sur ce que la nature peut produire de plus beau, ce que certain appelle une truite trophée, une « poutrasse » si ce fût un brochet.

Mais je ne suis pas frustré. Mon fameux nuage  semble avoir décidé d’aller arroser un autre pêcheur. L’air se réchauffe autour de moi, les insectes comme mes mains sont en train de sécher. Les premiers volent déjà au dessus du courant, je vais enfin me rouler une cigarette…

Je ne vais pas pouvoir rester jusqu’à la nuit. Il ne me reste pas beaucoup de temps. Je sais que juste au dessus il y a un grand plat, lieu privilégié pour l’observation. Je me choisis un bout de caillou recouvert de mousse, suffisamment haut pour avoir une vue dégagée, y pose ma canne et mon séant et craque une allumette.

Les petites sortent les premières, trahissant leur présence par des gobages explosifs, essayant d’attraper les éphémères engourdies, parfois en plein vol, y arrivent de temps en temps. L’air se charge en odeurs de sous bois portées par l’évaporation, le chant des oiseaux accompagnent mes pensées. Ces mêmes pensées qui dérivent, invariablement, sur l’actualité du moment… tous ces morts, pour des conneries et, pas moins grave à mes yeux car plus insidieux, tous ces vivants en sursis, qui s’ils ne meurent pas d’une balle dans la tête tirée par un quelconque extrémiste quel qu’il soit, finiront quand même par s’entretuer pour les dernières gouttes d’eau potable. Car si l’agonie est plus longue, elle semble irrémédiable.

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Aujourd’hui je suis à la pêche, sur les bords d’une rivière qui souffre, vérolée par ses barrages, pourrie par les pratiques humaines, et qui m’offre pourtant une vision de ce qu’elle pourrait être, de ce qu’elle devrait être, si toutes les pratiques empreintes de bon sens n’étaient pas balayées d’un revers de main les unes après les autres par nos décideurs, faisant parfois/souvent fi de l’expression populaire.

Le barrage de Poutès par exemple, belle démonstration de la volonté gouvernementale de tenter de faire de l’hydroélectricité une énergie propre comme ils se plaisent à le dire, ou les carnages récurrents sur les rivières de nos voisins de l’est qui démontrent bien toute la volonté des hommes de tout faire pour que cela change.

Aujourd’hui, je pratique la pêche contemplative, non parce que je ne suis plus à la recherche des poissons trophées, mais parce que conscient que ça ne durera pas éternellement…

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