Le Pont de la Mort

Sumène avec Ludo 14 mai 2013 (5).ban

Finalement ce n’était pas la mort.

Je tente de me convaincre que mon choix était le bon. J’imagine la trotte pour rejoindre ce caillou sur lequel j’essaie de m’en rouler une, si je n’avais pas tenté le coup. Mais qui a bien pu dire que la ligne droite est le chemin le plus court ? Sûrement pas un pêcheur…

Est-ce le soleil de septembre, encore haut dans le ciel, qui maintient mon corps dans un état proche de l’ébullition ?

Les feuilles commencent à jaunir et la petite brise qui descend la vallée peine à les bercer, et ne me refroidit pas. Je donnerais volontiers ma cigarette pour un grand verre d’eau, pour ma bouche et tout ce qui s’y trouve, aussi sèche et râpeuse que le reste de mon corps est moite. J’ai l’impression d’avoir trempé dans un grand baril de sueur, avec les habits en plus. Et le néoprène, quand ça chauffe, vous passez votre temps à vous demander où peut bien être planquée la charogne qui pue comme ça.

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Je regarde le versant d’en face. J’ai l’impression que je pourrais le toucher alors que je surplombe la rivière d’une bonne trentaine de mètres. « Putain »… je n’avais pas l’impression que la pente était si forte quand j’ai pris la décision de monter, plutôt que d’aller récupérer la sortie quelques minutes de marche en aval.

Depuis longtemps je voulais venir ici. Ce parcours est en bas de chez moi et je ne le connais pas. Je suis dans le coin depuis deux ou trois ans déjà et je n’y ai encore jamais trainé mes guêtres. Des gorges, mondialement connues dans tout le canton, qui n’ont pas encore vu les montages grossiers que je suis capable de réaliser et encore plus fou d’oser les présenter aux poissons…

Imaginez : une rivière, petite, mais suffisamment puissante pour avoir fendu la roche sur plusieurs dizaines de mètres de profondeur, qui dégringole des monts du Cantal. L’assurance d’une eau fraiche et bien oxygénée et de fortes chances que les pêcheurs qui tentent l’aventure de ces gorges soient rares. Autrement dit : quelques critères en faveur des poissons. Bref un parcours intéressant à plus d’un titre. C’était bien une bonne idée.

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Pourtant la difficulté que j’ai à calmer les mouvements incontrôlés de mes mains, répandant au passage un peu plus de tabac sur le sol que ce dont j’ai besoin pour remplir ma feuille, est là pour me rappeler que non. C’était vraisemblablement une connerie. Je me souviens même m’être dit, quelques minutes auparavant, « putain!!! T’es vraiment un abruti »…

Arriver à me rouler ma clope, ça aussi ça me ferait du bien…

Aussi sûr qu’il faut être vigilant de ne pas pisser vent de face, tout pêcheur un peu sensé à en tête qu’il est beaucoup plus sage d’être deux pour découvrir un tel secteur. Mais connaissez vous un homme capable de garder la tête froide quant il s’agit d’aller à la pêche? Qui plus est l’un des derniers jours de la saison…

Je ne suis pas arrivé très tôt. Neuf heures peut-être. Il faisait encore frais et la rosée du matin participait encore à l’ambiance générale. Les sens s’ouvrent aux sollicitations multiples et il vous est impossible, à ce moment là, d’entreprendre autre chose que d’aller jeter un œil par-dessus le parapet du pont. « Le pont de la mort » … j’aurais dû me douter de quelque chose… si les lieux-dits ont un nom, c’est le plus souvent parce qu’ils l’ont mérité…

Je sais que les truites sont très actives à cette période de l’année… l’hiver vient… et la nourriture disponible sur ce type de ruisseau, qui descend directement des montagnes, sans prendre le temps de se réchauffer au soleil de la planèze, reste peu abondante. Les truites sont vives et puissantes malgré une taille modeste. Elles ont besoin de ces qualités pour survivre…

Mais si les poissons sont vigoureux, ils n’ont pas d’autre choix que d’être opportunistes. Dans ces conditions, même un bousier fait pitance et il devrait être assez facile de pouvoir déjouer leur vigilance. Mon choix est donc rapide. Je pêcherai avec une petite canne et en sèche… ce que je préfère. Je révise rapidement le bas de ligne de ma 7 pieds et accroche un petit sedge en lièvre et flanc de canne, une valeur sure pour débuter ici. Je ne prends même pas le temps de me désaltérer directement à la bouteille que j’ai pris soin d’emmener avec moi et la laisse au fond du coffre de ma voiture. Je sais pourtant pertinemment que je n’en boirai pas à mon retour, quand l’eau qu’elle contient sera devenue un vieux thé fadasse, chauffé par le soleil à travers la vitre. Je suis déjà en train de descendre quand je me fais cette réflexion, j’ai hâte d’être au bord de l’eau.

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Dans mes prévisions les plus folles, j’avais prévu de pêcher les gorges et de ressortir quelques kilomètres plus haut, à portée de voix de la fenêtre de ma chambre. Je n’ai donc pas trop trainé.

Quand c’est possible, je prépare ma ligne sur la berge de la rivière. Ce court instant pendant lequel va se décider la technique que je vais mettre en œuvre et la mouche que je vais nouer en premier. Mais pas aujourd’hui. Compte tenu de la configuration de la rivière, succession ininterrompue de caches, trous, courants et autres racines, je me suis dis que l’observation allait se faire en court de route. J’aurais peut-être du lever un peu les yeux mais bon… j’ai pénétré dans les gorges.

Très vite la vallée s’est refermée autour de moi. A la faveur d’une confluence, peu après mon départ, telle la dernière station avant le désert, j’ai hésité à remonter ce petit tributaire que je connais déjà et qui serpentent au milieu des prés un peu plus haut. Mais l’assurance de ne pas arriver trop tard à la voiture n’a pas été suffisante pour me faire changer d’avis. J’ai continué à droite, et j’ai senti le courant d’air.

La nature a changé, est devenue un peu plus hostile, oppressante et austère. Les oiseaux sont plus discrets… Les arbres qui les accueillent sont maintenant bien trop hauts et de toute façon, la rivière est beaucoup trop bruyante. Je ne remarque même pas que le petit sentier de pêcheur, sur la berge, a disparu. La roche me surplombe et semble lutter de toutes ses forces pour ne pas se laisser éventrer par ce petit ruisseau arrogant, décidément résolu à rejoindre l’océan au plus vite. Le granit ne me laisse plus d’autre choix que de marcher dans le lit de la rivière pour progresser.

Même la végétation semble hésiter à s’épanouir… il fait très frais, presque froid, et les rayons du soleil ne touchent pas le fond de la gorge bien souvent. Seule la mousse, quelques plantes et autres arbustes tourmentés se disputent la lumière. Les quelques arbres que je rencontre semblent avoir été jetés là pour qu’on les oublie, et forment un désordre de branches et de troncs, donnant à cette vallée des airs de forêt tropicale. Je ne suis plus aussi sûr de moi mais la conviction que le virage suivant me masque le poste prometteur, celui que je suis venu chercher, où la truite d’une vie attend, se gavant, naïve, des quelques improbables insectes qui osent s’aventurer en ces lieux austères, ne me laisse pas vraiment le temps de me poser trop de questions, et je continue.

Finalement, il n’y aura pas de grosse truite. Je suis obligé de prendre ma canne entre mes dents pour gravir la cascade qui me bloque l’accès au reste de la rivière et je dois reprendre mon souffle.

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Pour ça j’ai un secret… je me pose tranquillement sur une pierre, les pieds dans l’eau et le cul au sec, et me roule une cloppe. Je regrette déjà de ne pas avoir pris la bouteille d’eau et tente de me convaincre que le tabac ne fera pas empirer ma soif, mais je crois que vous avez déjà un petit aperçu de la volonté qui me caractérise. Je craque une allumette, savoure la première bouffée et prends le temps d’observer autour de moi… Je suis bloqué. Je ne pourrai pas franchir la chute d’eau suivante. Le saut fait plus de cinq ou six mètres et les deux murs qui encadrent le torrent ne me laisse que peu d’espoir.

Pas de panique. Je me suis déjà retrouvé dans cette situation et il ne m’est presque jamais rien arrivé de fâcheux. Je suis monté jusqu’ici sans encombre, je peux toujours redescendre. Non, c’est plus un sentiment de frustration qui m’envahit, même si je prends peu à peu réellement conscience que les arbres sont soit couchés le long de la berge ou en travers du cours d’eau, soit dans des positions beaucoup plus extravagantes, parce qu’ils ont basculés dans le vide, sans se poser de questions, sans se soucier de leurs atterrissages. Aucun d’entre eux ne semble avoir encore ses racines plantées dans la terre. Mais s’il est une chose qui m’a définitivement refroidi, c’est leur nombre.

Maintenant que je m’intéresse un peu à mon environnement dans son ensemble, mes quelques compétences en chutes d’objets m’indiquent que rien n’est figé ici. Le lieu n’est pas sûr. Cet arbre n’est pas là depuis longtemps et l’éboulis, visible juste en dessous, est bien actif. Les angles sont vifs et surtout les pierres n’ont pas de mousse.

Dans une situation pareille, toujours bien peser le pour et le contre. Que dois-je faire ? Prendre le temps d’être bien sur que la cigarette que je venais de fumer avait peut-être un lien avec le fait que je ne pratique pas l’escalade à haut niveau, ce qui aurait pu me permettre de franchir l’imprévu, peut-être, avec le risque de prendre un morceau de Massif-Central sur la tronche, ou battre en retraite ? … Je me mets à suivre le courant.

Je ne perds toutefois pas complètement espoir. Ça ne fait pas si longtemps que ma partie de pêche a commencé et j’ai encore du temps devant moi. Largement de quoi contourner l’obstacle.

Je franchis la dernière cascade en sens inverse, avec moult mouvements de bras et de jambes, comme seuls les pêcheurs à la limite de l’adhérence savent faire, tels des pantins désarticulés, et repère du coin de l’œil une petite sente qui semble bien mener vers une sortie potentielle. Encore un choix,Diable que la vie de pêcheur est compliquée ! Devais-je tout redescendre jusqu’au sentier et perdre une heure de pêche au bas mot ou tenter la grimpette et continuer mon bonhomme de chemin en direction de la source ? Pas question de baisser les bras deux fois de suite devant un tel défi. Surtout que celui-ci a l’air, de prime abord, beaucoup plus dans mes cordes…

A croire que peser le pour et le contre, c’est une fois pas plus par sortie de pêche… C’est surement pour ça qu’il faut être deux… Je vais tenter de monter.

A première vue, il y a une sorte de raidillon qui tire tout droit jusqu’à un gros rocher, à partir duquel il semble facile de franchir la crête et de basculer sur le plateau. De là, je sais que je serai vite dans les prés et je pourrai redescendre, je pense, un peu plus loin.

La pente est raide mais les premiers mètres se passent sans encombre. C’est à peine si mes chaussures glissent sur les feuilles sèches du sentier. Je regarde vers le haut… « Bon Dieu qu’le ciel est loin », si j’arrive au rocher c’est gagné, la sortie à l’air facile.

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Imperceptiblement la pente s’accentue. Je lance maintenant ma canne vers le haut, un peu au dessus de moi, pour avoir les mains libres et m’aider à tenir en place, à ne pas tout redescendre en glissade, dans le meilleur des cas. Je ne suis pas encore très haut mais il y a un petit saut d’un mètre cinquante et des cailloux pour m’accueillir … Et puis je pense aux arbres. Vous comprendrez ma réticence.

Très vite je suis contrains de réviser mon jugement. Ce que je prenais pour un passage est en fait un chenal d’écoulement des eaux de pluies. Je progresse de plus en plus difficilement. Je suis maintenant obligé de dégager les feuilles à la hâte afin de pouvoir assurer mes prises. Et je ne vais plus en ligne droite. Je vise la prochaine racine, le moindre petit arbuste, du moins quand la sueur qui me coule devant lez yeux me le permet, quoique ce soit qui m’offrent l’assurance d’avoir autre chose que de la terre et des feuilles mortes pour me caler un pied.

Je ne suis plus qu’à deux ou trois mètres du rocher… je suis incapable de dire depuis combien de temps je transpire dans ce guêpier… j’ose à peine regarder derrière moi, de peur de sentir mon pied lâcher prise afin de me donner une seconde chance de faire le bon choix. Je ne peux plus faire demi-tour, je dois sortir par le haut.

C’est ce moment qu’on choisit mes genoux pour commencer à trembler. Ces mouvements aussi saccadés qu’incontrôlables que seuls les premier de cordée, ou les débutants, connaissent, quand ils sont à la limite de leurs compétences, et que la prochaine prise semble inaccessible. « Putain JB, t’es vraiment un gros abruti »… ce fût peut être la seule réflexion intelligente lors de mon ascension. Je pense à mes gosses, ce qui me conforte dans l’idée que j’ai fait une belle connerie et m’aide, ou me pousse, à rester concentré.

Je progresse, non sans mal, et j’ai bien du perdre dix litres d’eaux, dont une bonne partie ruisselle dans mon dos et me remplie les bottes, quand je sens enfin la chaleur du caillou sous ma main. Je touche le rocher et pense avoir gagné la bataille maintenant que j’ai de vraies prises, solides entre les doigts. Je franchis l’arrête… je suis debout sur ce balcon improbable et n’entend plus que mon cœur qui bat une mesure digne d’un concert de Metallica. Je lève les yeux sur cette belle vallée, mesure le travail accompli, et prend conscience que, malheureusement, le plus dur reste à faire. Point de salut depuis ce repos improvisé… Genoux ! Vous pouvez continuer cette rythmique endiablée.

Heureusement, c’est à ce moment là que les facultés de mon cerveau entrainé, rompu à l’effort de haut niveau, pour ne pas dire que la panique m’empêche d’avoir des pensées cohérentes, me masquent l’évidence… il n’y a plus qu’une solution. Je suis à une vingtaine de mètres de la rivière et je ne peux plus descendre. Derrière moi le talus ne m’offre aucune issue… que me reste-t-il ? Un arbre. Un arbre, dont les racines semblent léviter tant la terre qui leur sert de substrat a déserté depuis bien longtemps. Un arbre qui m’offre une marche vers la liberté, un arbre qui est à deux mètres de moi.

Vous êtes vous retrouvé dans une situation pareille, je ne vous le souhaite pas. Je décide de ne pas attendre plus longtemps. La seule autre solution sensée serait d’attendre qu’on vienne me tirer de là mais le qualificatif « abruti » qui me caractérise parfois ne laisse plus aucune place au doute… je cale ma canne à des branches qui me permettront de la récupérer si j’arrive à franchir cette dernière épreuve… et saute. Pas le temps de me poser de question, pas le temps de me dire que je saute au dessus du vide en visant un arbre qui n’attend que moi, hésitant, pour aller rejoindre ses congénères au fond du trou, quand j’atterris avec souplesse, les pieds sur ses racines… non, ça c’est ce que j’aurais pu imaginer si j’avais pris deux minutes avant de m’élancer. Je saute donc, et nous retombons, ma sueur et moi, violemment contre le tronc. Une seconde… deux secondes… je resserre mes prises, si je dois tomber, nous chuterons tous les trois… rien ne se passe… les quelques feuilles qui s’accrochaient encore à ses branches finissent de choir. Il semblerait que ce ne soit pas pour cette fois.

Je me tourne, attrape ma canne, et peux enfin espérer classer cet évènement dans la rubrique « histoires anciennes de JB l’abruti ?». Enfin disons plutôt que mon instinct de survie fait bouger mes membres jusqu’à ce petit caillou qui émerge des feuilles et sur lequel je ne serai pas trop mal pour une petite introspection.

Je m’assois, j’essuie les quelques gouttes de transpiration qui me voilent la vue, puis mes doigts… pour pouvoir me rouler ma cigarette… je fume… je repasse le film des dernières minutes de cette ascension en me promettant de bien peser le pour et le contre la prochaine fois…

Il est temps de repartir. Mon cœur a retrouvé un rythme normal de fumeur moyen. J’ai un peu hésité avant de décider de continuer. Je me dis que j’ai eu de la chance, j’aurais pu tomber un nombre incalculable de fois. Je prends ma canne, me lève… et glisse, entravé sournoisement par une branche.

« Putain JB, t’es vraiment un abruti ». Nous sommes déjà en train de rentrer à ma voiture quand je me fais cette réflexion, ma sueur, ma canne cassée et moi.

Sumène avec Ludo 14 mai 2013 ban2

 

 


Posted in Textes by with 5 comments.

Comments

  • Romuald SART dit :

    Salut JB,

    Et bien je vois bien où tu étais, nous avons tenté le même parcours avec Jean Luc à la différence prés que nous avons abandonné cette fastidieuse ascension à cette fameuse cascade.

    Beau réçit 😉

  • Romuald SART dit :

    Salut JB,
    Je reconnais bien cet endroit que nous avons fait en 2014 avec Jean Luc. En revanche, nous avons lâchement abandonné à cette fameuse cascade 😉

    Beau récit

    A+

  • COHUET dit :

    Bonjour
    Ce récit simple, vécu et très bien narré contient des descriptions que j’aime
    Cela me fait penser aux livres de John GIERACH dont je suis friand, mais là pas d’intermédiaire (de traduction)
    Un bravo halieutique, plouf, plouf.
    CC

  • HervéM dit :

    Hello JB,

    quel abruti ! oui comme un bon vrai pêcheur qui aime à chercher la berge d’en face, le coup d’après toujours meilleur. J’ai aussi des souvenirs avec des prises de risque inconsidéré. Mais tout compte fait, on l’a fait pour ces truites ou bien plus pour cet esprit d’aventure et de découverte. De la raison tu connais la réponse.
    Bravo pour cette petite nouvelle bien sympa et d’évasion tout prés de chez toi !
    Avec grand plaisir de te voir.

  • Soetens dit :

    Salut JB.
    Mon pote et collègue s’appelle JB comme toi, et comme toi on est tous à un moment donné un peu fêlé en se mettant dans des situations plutôt extrêmes pour assouvir notre passion.
    Mais sans passion que serait la vie?
    En tout cas c’est très bien écrit.
    Isatispéléo.

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