Le temps d’un bivouac

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Je sais qu’il va faire chaud. Et pour cause, je me réveille au milieu du désert…

Pourtant de la buée s’échappe de ma bouche et je sens l’air frais qui me caresse le visage alors que je contemple ce ciel inconnu. Toutes ces étoiles encore visibles dans ce décor vierge de tout nuage ne laisse rien présager de bon pour mes oreilles dont la peau n’a pas résisté au soleil des jours précédents.

Mais peu importe, tout ceci est bien loin de mes pensées matinales. La brise, presque froide, qui m’incite à ne pas sortir les mains de mon duvet transporte avec elle les odeurs de la rivière. Je viens de bivouaquer dans la steppe aride patagonne, je me réveille au bord du Limay. Tout le monde dort encore, je suis seul au monde et, au bord de la rivière, je renais.  

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Comment imaginer faire une grasse matinée dans ces conditions ? Je ne sais pas quelle heure il est mais nos embarcations ne s’arracheront pas de la rive, manœuvrées par les bras de nos guides encore engourdis des efforts de la veille, avant au moins trois bonnes heures. Que faire ? Profiter de ces instants privilégiés encore quelques instants, tout faire pour les graver au plus profond de ma mémoire et apprécier la douce chaleur de ma couche ou assouvir cette folie qui me ronge, aller à la pêche à la mouche…

Je suis en train de rêver d’un café chaud. Un bon café m’aiderait à prendre une décision et je me remémore une nouvelle de John Giérach, à propos de café à la chaussette susceptible de devenir le meilleur nectar du monde, pour peu qu’il soit partagé avec des amis, quand un bruit suspect m’alerte. Quelqu’un d’autre à ouvert les yeux. La protection de la tente a donné quelques minutes de répit au sommeil de l’un de mes collègues mais guère plus.

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Je sais que cette fine épaisseur de tissu ne constitue pas une barrière suffisante pour occulter complètement le bruit de l’eau et si l’odeur qui peut régner à l’intérieur de l’abri reste sûrement assez éloignée des senteurs qui accompagnent le cours d’eau, la fièvre qui l’habite est au moins aussi forte que la mienne. A l’image du café de Giérach, quoi de mieux que d’aller à la pêche avec un ami ? Franck est réveillé, je sais que c’est lui, et il n’est pas question qu’il soit le premier dans ses waders… je me lève donc...

L’avantage que je possède par rapport à lui, outre le fait d’être à proximité immédiate de mon matériel, est d’avoir dormi dehors et donc tout habillé, du moins avec mes caleçons polaires normalement destinés aux pêches hivernales, et d’être ainsi prêt à enfiler ma combinaison de pêche.

Je sais que plus tard, au plus chaud de la journée je me passerai de bottes pour pénétrer dans les courants froids de la rivière mais, à l’aube, la température de l’eau, qui descend directement de la cordillère incite à la prudence.

Aussi, je suis déjà en train de me battre avec les jambes de mon waders quand mon grand gaillard de compagnon de pêche émerge de la tente.

Ses yeux sont encore gonflés par le sommeil, à priori au moins autant que les miens, mais je les vois s’éclairer au moment où son regard croise le mien. Un petit sourire vient de naitre au coin de ses lèvres… il est encore tôt, le jour n’est pas encore levé, toute la troupe est encore endormie et nous sommes là, tous les deux, à l’origine de ce qui va être une putain de belle journée…

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Nous ne parlons pas. Au contraire, nous essayons de faire le moins de bruit possible afin de ne pas réveiller les autres. Les guides ont besoin de repos. Manœuvrer les pontoon boats n’est pas une mince affaire et les autres membres du groupe n’ont pas forcément des symptômes aussi aigus que les nôtres. La journée va être longue et les organismes sont soumis à rude épreuve dans la chaleur accablante du désert argentin. Et puis, relativement proche l’un de l’autre pour avoir, malgré une amitié récente, déjà partagé quelques bons moments, peut-être un peu d’égoïsme.

Nous sommes loin de chez nous, au milieu de nulle part, au bord d’une rivière dont les photos de truites monstrueuses ornent les murs du moindre petit estanco, la rivière qui peut nous apporter ce que l’on recherche tous, consciemment ou pas, quand on est pêcheur, le poisson d’une vie. Et partir le temps de quelques minutes avec un ami pêcher dans de telles conditions n’a pas de prix… c’est notre café à la chaussette…

Il n’y aura pas eu de miracle ce jour-là. Je ne suis même plus capable aujourd’hui de vous dire si j’ai pris un poisson ou pas. En fait, quelques années maintenant après ce fameux coup du matin, je me demande même si je ne mélange pas les jours et les rivières. Je me souviens toutefois que si des poissons furent pris lors de ces escapades ils n’ont jamais été suffisamment monstrueux pour mériter une place dans l’un des nombreux murs de photos des restos de la 237, du côté de la Piedra del Aguila.

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Aujourd’hui encore, il est certaines lumières du jour naissant, certaines odeurs que les rivières auvergnates transportent quelquefois, qui me ramènent quelques années en arrière, au bord du Caleufu, du Limay ou encore de la Meliquina et qui me rappellent qu’une journée à la pêche ne sera jamais aussi belle que si elle est partagée avec un(e) ami(e)…

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En cette période de vache maigre pour les pêcheurs de truite, j’espère que ce petit récit de l’une de mes pérégrinations halieutiques vous aura permis de vous rappeler une sortie, un ami, un moment qui vous permettra d’attendre ces quelques longues journées qui nous séparent encore de l’ouverture.

 

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J’espère également que vous garderez toujours en tête que si la pêche demeure une si belle activité, où les notions d’amitié et de partage prennent tout leur sens, elle n’est possible que si les milieux aquatiques restent en bonne santé.

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