Solidarité

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Je cherche un coin pour aller à la pêche demain… plus qu’une nuit avant mon voyage halieutique hebdomadaire. Mon sac n’est pas fait et je n’ai pas touché à mon matériel depuis la dernière fois mais bon, un peu de rafistolage au bord de l’eau n’a jamais tué personne. Je me concentre donc plus sur la recherche d’un accès, puisque je connais déjà le nom de la rivière, et allume mon ordinateur.

Je lance « Géoportail », afin de repérer l’endroit secret ou personne ne va jamais, en tout cas c’est ce que j’aime à imaginer, en général le plus encaissé possible et éloigné des chemins principaux, et vais faire un tour sur facebook le temps que le bazard se mette en branle.

Et il aura suffit d’une vidéo pour que j’en vienne à me demander si j’allais bien y aller, à la pêche… une vidéo de la Bienne, rivière que je n’ai jamais pêchée mais dont le nom m’évoque un petit paradis. Cours d’eau mythique qui draine une région réputée pour la qualité de son cheptel piscicole, pèlerinage indispensable pour qui veut gagner ses lettres de noblesses dans le petit monde de la pêche. Si tu veux mourir en paix avec toi-même, tu dois avoir pêché une rivière du Jura au moins une fois dans ta vie.

Mais ça c’était avant…

J’ai le souvenir d’un collègue qui me parlait de cette rivière… je le revois encore, la bave aux lèvres et l’œil pétillant… « Ce rocher, mon gars !!! Un HLM à poissons…, et cette eau… ».

A l’époque, j’écoutais d’une oreille discrète. Le Jura faisait effectivement parti des destinations de choix, en tout cas en France. Les rivières de ce département illustraient régulièrement les unes de la presse spécialisée, avec des poissons magnifiques, vivants ou morts soit dit en passant, les rédacteurs en chef n’ont pas toujours été très tatillons, et je savais que je n’allais pas y aller.

Une eau limpide, des poissons hors normes, des textes élogieux depuis des milliers d’années sur la pêche dans cette région et des pêcheurs venus du monde entier pour tenter de leurrer une truite trophée, à vue, sur les traces des plus grands noms de la discipline. Autrement dit, une autoroute à pêcheurs avec des poissons éduqués à souhait, ce qui, si vous vous souvenez bien, est aux antipodes de ce que je recherche en termes de destination de pêche.

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Pourtant, à la vue de ce petit film, tourné par quelqu’un qui devait avoir mal au bide en tenant sa caméra tellement les images sont ahurissantes, je ressens une petite frustration de ne pas y être allé il y a quelques années.

Aurais-je encore l’occasion d’aller user mes pointes sur le nez des gorets de la Bienne ?

Toutefois, ce n’est pas ce sentiment qui domine. A la limite, j’en suis à me demander si je vais aller à la pêche demain à côté de chez moi, alors ne pas avoir la possibilité d’y aller dans le Jura est comme qui dirait le cadet de mes soucis.

Mais ce qui se passe dans le Jura est la même chose que partout ailleurs… et donc que chez moi… en Auvergne.

Certes, voir des wagons de truites le ventre en l’air, ou agonisantes, le corps recouvert de « mousse », est beaucoup plus spectaculaire qu’un abreuvoir rempli d’algues sur le plateau d’Allanche ou qu’un pré dont la neige est souillée par la merde, mais c’est la même musique.

Et la liste est longue. C’est cette industrie agro-alimentaire, ici, dont le fromage insipide est fêté tous les ans par un village tout entier, puisqu’elle a fait disparaitre tous ceux issus de pratiques traditionnelles, qui évacue son trop plein d’eaux usées directement dans la rivière. C’est ce hameau, là, qui n’est toujours pas aux normes en matière d’assainissement. C’est l’Europe qui continue d’autoriser le glyphosate… la Norvège qui reconnait que son saumon donne le cancer, c’est les pesticides qui favorisent la maladie de Parkinson chez les agriculteurs etc.

En bref, c’est l’intégralité de nos pratiques qui est à remettre en question.

En fait, ce n’est pas tant de la frustration que je ressens, mais de la trouille… l’impression que tout s’accélère et que nous assistons, incrédules, au dépérissement de notre espèce… 7 milliards d’êtres humains semble être un nombre insuffisant pour éviter la consanguinité.    

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Ce que j'ai du mal à comprendre, c’est pourquoi nous avons l'impression que rien ne bouge? pourquoi rien ne semble évoluer dans le bon sens alors que les exemples d'atteintes graves à la qualité de l'eau se multiplient. Pourquoi, alors qu'une majorité des pratiques préjudiciables aux milieux aquatiques sont connues et que de plus, et puisqu'au final il faut bien que ça rapporte de l'argent, nous savons que le tourisme lié à l'activité pêche peut être une source de revenus non négligeable pour un territoire, rien ne se passe?

Pourquoi toutes ces régions, qui basent leurs politiques de communication sur leurs milieux préservés ne s’emploient pas à ce qu’ils le soient vraiment ? Peut être devrions nous porter plainte pour publicité mensongère…  « Venez patauger dans le Haut-Allier, mais pas après un orage, à moins d’apprécier le bouillon déversé par nos stations d’épuration ».

Peut-être finalement que dépenser 800000 euros sur le Tour de France afin de montrer une autre image de cette activité n’est pas une hérésie pour être enfin écouté.

La qualité de nos rivières reflète l’état de santé de notre territoire, c’est un problème qui nous concerne tous.

Une autre forme de communication, loin des images véhiculées par TF1 par exemple quand ils filment la pêche Blanche au Guéry. Pêche qui n’a de blanche que le nom car c’est le rouge qui domine, rouge dans les bouteilles et neige ensanglantée… Ce n’est peut être pas une connerie, affaire à suivre.

Pour faire bref, le Jura est surement en train de voir disparaitre quelques unes des plus belles rivières du monde et avec elles une réputation sinon mondiale, au moins européenne. Bientôt, quand en plus de la perte des touristes pêcheurs, ils devront répondre des problèmes liés à la consommation d’eau potable ou au simple contact, par baignade, avec cet élément, le préjudice sera énorme… mais il sera trop tard. Il ne leur restera que Center Parc pour vanter les mérites des loisirs aquatiques et d’un environnement préservé.

Je vais quand même aller à la pêche demain… car si chez moi la Région vante la qualité de son environnement, c’est parce que c’est vrai… l’eau est claire, les truites en pleine forme… mais ne nous y trompons pas, je vais seulement rendre visite à une amie qui agonise, pas encore trop marquée par la maladie qui la ronge… je vais apprécier la beauté  d’une rivière dans sa vallée, tant que c’est encore possible…

 

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