Un coup du soir à Chambou’

L’air était particulièrement chaud et portait avec lui quelque chose d’électrique. Après plusieurs heures d’inactivité, écrasé par la chaleur étouffante de l’après-midi, je sortais de ma torpeur et m’imprégnais des effluves que la brise estivale m’offrait.

Le parfum entêtant de la bruyère, qui tapissait le versant sur lequel je m’étais assoupi, n’arrivait pas à masquer celui de la rivière, cette odeur que seul les pratiquants reconnaissent et qui les guide, irrémédiablement, en direction du talweg. Il allait se passer quelque chose…

Pas plus superstitieux que la moyenne, je voyais le bourgeonnement des cumulus comme un signe et me remémorais des propos maintes fois entendus : il va faire de l’orage, les truites vont être folles. Il ne m’en fallait pas plus pour me décider et je me devais d’ensevelir le capot du matin sous un monceau de souvenirs de poissons, tous plus imposants les uns que les autres. J’allais faire le coup du soir à Chambou’.

Bien que pas très éloigné de la route et juste en dessous d’un petit village, la rivière dessinait à cet endroit là un petit virage et proposait, moyennant une petite marche sur quelques sentiers aléatoires, un parcours intéressant à plus d’un titre.

Tout d’abord, il était possible de peigner de grande veines puissantes en nymphes et, quelques mètres plus loin, de dérouler dans de grandes arabesques des bas de lignes suffisamment longs pour présenter, aussi discrètement que possible, un petit « cul de canard » et espérer leurrer ainsi quelques poissons récalcitrants.

Aussi, ce parcours présentait également l’avantage d’abriter, en plus d’une belle population de truites, quelques ombres.

Enfin, ce qui m’attirait particulièrement sur ce secteur, c’était la possibilité d’être tout seul. La majorité de mes congénères n’allant jamais guère plus loin que quelques dizaines de mètres en amont ou en aval de leurs voitures.

Au loin, l’orage qui grondait m’indiquait que j’avais fait le bon choix et, si je ne croyais pas aux signes du destin, je me surprenais à laisser trainer mon regard vers le sol à la recherche d’un hypothétique trèfle à quatre feuilles, des fois que…

Quand j’étais gamin, je pêchais à la cuillère dans une grande rivière d’une plaine de l’Yonne et pris ma première perche à un moment ou je tournais la tête, las de ne rien arriver à prendre. Depuis, lorsque j’ai du mal à leurrer un poisson et que le spectre de la bredouille plane au dessus de ma tête, il m’arrive encore de regarder ailleurs en pensant que cela déclenchera l’attaque libératrice, bref…

Un long chemin permettait, depuis la route, de rejoindre la partie aval du parcours. Sur les côtés, chacun de mes pas faisait bondir un nombre incalculable de sauterelles et, au fur et à mesure que j’approchais de la rivière, je découvrais de plus en plus d’espèces propices à la pêche et susceptibles d’aiguiser l’appétit des poissons.

Arrivé au bord, comme prévu, plusieurs de mes semblables semblaient se satisfaire de la beauté de leurs gestes, tant leurs faux-lancers étaient interminables, à se demander s’ils avaient réellement une mouche au bout de leurs bas-de-ligne puisque de toute façon, ils ne la posaient jamais. Je ne devrais pas me moquer, n’étant pas moi-même un grand lanceur, mais s’il est une chose que j’ai pu retenir, c’est que plus ma mouche est sur l’eau, plus je prends du poisson.

Profitant de leur concentration exacerbée, je me faufilais discrètement entre deux ronciers, rive gauche, pour suivre la trace des locaux, véritable autoroute à mes yeux, taillis inextricable pour beaucoup, en direction de cette petite réserve naturelle que la rivière pouvait encore offrir aux initiés.

Progresser sur cette berge relevait plus du parcours du combattant que de la marche d’approche. Rarement debout, j’étais la plupart du temps accroupi voire complètement à genoux pour me faufiler à travers les buissons de buis inextricables et éviter, autant que possible, les épines redoutables des ronces et autres acacias. Aussi, bien que lacéré par ces griffes végétales, je me félicitais d’avoir laissé la protection de ma veste à la voiture, tant la transpiration me coulait le long des tempes et collait mon tee-shirt à mon dos d’une façon assez désagréable.

Je profitais de cette petite randonnée pour jeter des regards nombreux à la rivière et tentais de repérer les indices de l’activité piscicole désirée. Des nuées d’insectes volaient au dessus de la surface de l’eau, de manière plus ou moins assurée selon les espèces et se faisaient surprendre parfois, dans un gobage explosif, par des poissons aussi petits que vigoureux, peut-être des tacons. Rien ne laissait encore présager un coup du soir d’anthologie, mais cette soirée en prenait le chemin.

Je laissais une belle veine d’eau pour monter directement sur un grand « lisse » afin d’assouvir mon envie de pêcher en sèche les plus gros spécimens du parcours. Ce courant délaissé alors me servirait toujours de solution de repli si toutefois les grosses truites du secteur en avaient décidé autrement.

Le plat devait son origine au seuil d’un ancien moulin depuis longtemps obsolète. Cet endroit, qui fût quelques années auparavant le théâtre de nombreuses sorties nocturnes à la recherche d’anguilles, pêchées au vers et aux grelots, bénéficiait, à la faveur du crépuscule, d’une quiétude très appréciable. Je prenais donc le temps de l’observation, convaincu qu’aucun de mes semblables ne viendrait ruiner mes espoirs en venant perturber l’immobilité relative de la surface de l’eau. Je focalisais mon attention sur un petit espace, sous la frondaison des arbres de la berge opposée. En l’absence de courants ou de cascades, il y avait de fortes chances que tous les mouvements anormaux de l’eau soient dus à une bestiole, et il y avait quelques rides qui ne laissaient pas la place au doute. Il y avait un poisson en activité.

Je patientais encore quelques minutes, afin de m’assurer que je ne dérangerais pas quelques truitelles en progressant dans la rivière vers un emplacement qui me permettrait de tenter ce poisson et qui pourraient être susceptibles, en prenant la fuite, de le mettre en alerte voire de le caler pour la soirée. Un coup de tonnerre, plus proche que le précédent, m’incitait à presser le pas. Je commençais donc ma lente progression, m’arrêtant à chaque pas afin d’attendre que les vaguelettes provoquées s’estompent et qu’un nouveau gobage vienne percer la pellicule de l’eau pour continuer.

Le coup n’allait pas être simple. Il me fallait me placer un peu en amont du poste et viser une trouée dans le feuillage, plusieurs mètres au dessus du poisson, pour espérer arriver à faire dériver mon imitation jusqu’à lui. Je lui laissais de longues minutes de répit, attendant que les gobages deviennent réguliers, puis de nombreuses autres à essayer de déterminer quelle mouche j’allais utiliser, car je savais qu’il ne me laisserait pas plusieurs tentatives. La truite était belle et assurément très méfiante. Le soleil disparaissait à l’horizon et je n’avais toujours pas pêché.

En place, j’effectuais quelques faux-lancers histoire de me régler pour ne pas gaspiller mes chances  et sortir la longueur de soie adéquate de mon moulinet pour atteindre le poste convoité.

Il ne me restait que quelques minutes de visibilité quand le vent se leva brusquement. Je ne me souviens pas si c’est la goutte ou le tonnerre qui débuta la tempête mais en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la truite était devenue le cadet de mes soucis. Concentré sur mon objectif, je ne m’étais pas méfié des nuages qui s’étaient amoncelés derrière la crête et qui venaient de la franchir.

J’étais au milieu de la rivière, un paratonnerre dernier cri entre les mains, et j’estimais la distance qui me séparait de la berge aussi bien qu’en plein jour tant les éclairs étaient nombreux.

Arrivé sur le bord, je démontais rapidement les brins de ma canne que je déposais, à plat sur le sol, et allais m’assoir une vingtaine de mètres plus loin, sous l’averse orageuse qui redoublait d’intensité. A ce moment précis, j’étais un peu jaloux des pêcheurs croisés un peu plus tôt, même si aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard, je suis convaincu d’être riche de pouvoir raconter cette anecdote. Puissent mes enfants, et les enfants de mes enfants, vivre de tels instants.


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Comments

  • Van droogenbroeck dit :

    Bonsoir,
    J’ai lu ces lignes avec beaucoup de plaisir.
    Comme dans tout des personnes passionnées c’est ce qui fait souvent défaut. Pourquoi, je n’ai pas la réponse.
    Encore merci pour ce petit moment bien agréable.

    Alain

  • JB dit :

    Merci pour le commentaire, avec plaisir

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